Journal C'est à Dire 165 - Avril 2011

É C O N O M I E

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Le Haut-Doubs, cuve à pétrole ? Économisez l’énergie, renouvelez-la, ne gaspillez pas ! Ces mots que l’on vous rabâche sans cesse perdent de leur valeur à l’heure où notre région pourrait délivrer des énergies fossiles. Recherches

L e Haut-Doubs, futur Koweït ou Dallas à la sauce française ? L’image est forte, celle de voir un jour d’immenses tours de fora- ge alignées dans les environs de Pontar- lier, Sainte-Colombe, du Mont d’Or, du Laveron ou au pied du Jura suisse, reti- rant de notre “terre” du pétrole ou du gaz. Et pourtant, le sous-sol jurassien renfer- me bel et bien ce fameux or noir présent également dans le bassin parisien, en Alsace ou en Aquitaine. Pour retrouver la preuve indéniable de cette présence, direction le musée de géologie de Lausanne où une fiole de pétrole - recueilli à la surface d’un marais près d’Orbe en 1912 - est pré- Les forages de reconnaissance réalisés dans le Haut-Doubs Le plus ancien forage de reconnais- sance est celui de Sainte-Colombe. Cinq sites ont déjà été la cible des compagnies pétrolières mais aucun puits de la Haute-Chaîne nʼa délivré le moindre litre de pétrole. Voici leur localisation : Essavilly (vers Mignovillard) en 1964, - 2 067 m Mont du Laveron (Forêt de Migno- villard) en 1959, - 2 485 m Risoux (Chapelle-des-Bois) en 1960,, - 1 958 m Châtelblanc en 1978, - 2 672 m Toillon (Bief-des-Maisons) en 1958, - 1 573 m

cieusement conservée. En 1962, plus de 100 tonnes de brut d’excellente qua- lité ont été récoltées à Essertines-sur- Yverdon, en Suisse voisine. Dans le même temps, le sous-sol du Haut-Doubs s’avérait moins productif après les explorations menées dans les années vingt puis dans les années soixante à Sainte-Colombe ou dans le Risoux. Le seul forage “productif” est le puits de Valempoulières (Jura) qui a produit 85 millions de m 3 de gaz entre 1961 et 1983 (forage à - 1 250 m). Maurice Saillard, le maire actuel de Valempou- lières (217 habitants), s’en souvient parfaitement : “Aujourd’hui, on ne voit plus rien. Jusqu’à 20 personnes ont tra- vaillé ici avant la fermeture dans les On entendait ronfler la terre mais il n’y avait rien eu” précise l’édile. Les huit puits de Valempoulières ont repré- senté 0,5 % de la production françai- se. Ils ont cessé de produire faute de rentabilité, la commune n’a récupéré aucune contrepartie financière. Aujourd’hui, les pétroliers reviennent à la charge pour diverses raisons : à commencer par le prix du pétrole. À 70 dollars le baril (il est environ à 115 dollars actuellement), il devient rentable d’investir pour en trouver, “même en quantité limitée.” Parallè- lement, les techniques de pompage se sont beaucoup améliorées, de même que les méthodes de prospection. Le forage demeurant l’étape la plus coû- années quatre-vingt.” Valem- poulières avait fait la une des médias en 1966 à la suite d’une fuite de gaz consécutive à une mauvaise manœuvre : “L’électricité au village avait été coupée par peur d’une explosion.

teuse - plusieurs dizaines de millions d’euros pour atteindre 5 kilomètres de profondeur - les compagnies se basent sur des indices toujours plus fiables avant de creuser. Elles prennent sur- tout moins de risques qu’auparavant lorsqu’elles faisaient appel à des sour- ciers ! Des “camions-vibreurs” pourraient débarquer sur nos routes du Doubs, technique permettant d’obtenir des échographies du sous-sol. Une tech- nique infaillible paraît-il. Officiellement, la compagnie Celtic Energy Petroleum a obtenu des permis d’exploration miniers pour “rechercher du pétrole ou du gaz de houille” , per- mis délivré par l’ancien ministre de de concession délivrée a mis de l’eau dans le gaz. Europe Écologie-Les Verts et la section du parti socialiste du Haut- Doubs sont montés au créneau, dénon- çant l’exploitation de gaz de schiste annoncée à Pontarlier. Même le séna- teur Claude Jeannerot a interpellé le préfet en lui demandant des garanties tout en lui disant qu’il “s’opposerait à toute exploration menée dans ce cadre.” Les élus ont-ils crié au loup trop vite ? Peut-être à en croire un géologue bison- tin. Il n’empêche, la méthode utilisée par l’État paraît cavalière : aucun mai- re, aucun président de communauté de communes n’a été informé sur ce permis d’exploration accordé. Le minis- tère se défend d’avoir accordé le pré- l’Écologie Jean-Louis Borloo. En pleine période de polémique sur le gaz de schiste, proces- sus nécessitant l’apport d’eau pour récupérer le gaz et condui- sant à une pollution de la nap- pe phréatique, cette annonce

Voici la zone d’exploration accordée à la société pétrolière par l’État français dans le Haut-Doubs. Elle a encore quatre ans pour analyser le terrain.

Le chiffre 1,1 million d’euros Cʼ est le montant versé par la com- pagnie Celtic Energy Petroleum à lʼÉtat français pour obtenir cette conces- sion de 5 ans lui permettant dʼexplorer le sous-sol du Haut-Doubs sur une sur- face de 1 470 km 2 . Ce permis est déli- vré par le ministère de lʼÉcologie. Il est paru au Journal officiel le 30 septembre 2010. Les travux sont suspendus par le Premier ministre François Fillon qui a prolongé le moratoire sur la recherche et le forage de gaz de schiste L'interdiction de recherche et de fora- ge expirait jusqu'à présent à la mi-avril.

cieux sésame (lire le zoom) dans le dos de tous. Motif : il était clairement indi- qué sur le site Internet, donc consul- table par tous. Un argument contes- té par la section du Haut-Doubs d’Europe Écologie-Les Verts (E.E.L.V.) : “C’est un déni de démocratie, disent les Verts. Le gouvernement et les compa- gnies pétrolières veulent passer coûte que coûte et le moyen le plus efficace, c’est la discrétion. Malheureusement, le gouvernement s’est déjà engagé, en notre nom !” Pour rassurer, le préfet de Franche- Comté a rappelé que cet accord déli- vré à la compagnie pétrolière ne per- mettait en aucun cas l’exploitation. Avant de remplir son réservoir de pétro- le “made in Haut-Doubs”, de l’eau devrait encore couler sous les ponts. Heureusement. E.Ch.

“Permis signé par Jean-Louis Borloo.”

Renseignements : www.behp.net ou www.developpement-durable.gouv.fr/Aspects-geologiques.html

Interview “Ils cherchent du pétrole, pas du gaz de schiste !”

Géologue à l’Université de Besançon, le Pontissalien Vincent Bichet met en garde contre les interprétations et annonces trop hâtives. Attention, selon lui, à ne pas confondre ce que les pétroliers recherchent en Ardèche et dans le Jura.

Énergie Petroleum possède le permis d’exploration dit de Pon- tarlier. Càd : Le sol va donc bientôt être percé ? V.B. : Le permis d’exploration de Pontarlier est délivré pour 5 ans. Si des forages de reconnais- sance sont envisagés, ils seront sans doute réalisés dans ce délai. Mais la première étape consis- te à réinterpréter toutes les don- nées anciennes, en particulier les prospections sismiques avec les moyens informatiques d’aujourd’hui. Càd : S’il n’y a pas de forage dans l’immédiat, que feront- ils ? V.B. : Pour préciser les cibles de forage, ils feront sans doute des prospections sismiques au moyen de camions vibreurs. Càd : Ces ondes sismiques ont-elles des conséquences sur l’environnement ? V.B. : Non, absolument aucune. Ce type d’étude sismique est courant et vient par exemple d’être réalisé à Morges (en Suis- se) non loin des habitations, sans aucune nuisance. Càd : Quelle est la position du scientifique que vous êtes ? V.B. : Le scientifique est inté- ressé mais le citoyen est hési- tant et vigilant ! Je suis un farouche militant pour l’abandon progressif des énergies fossiles.

C’ est à dire : Le sous-sol du Haut-Doubs deviendra-t-il la futu- re mine d’or des pétroliers ? Vincent Bichet : Le Jura a été la cible des pétroliers jusque dans les années 1980 avec des forages vers Nozeroy, dans le Risoux ou sur le Laveron (lire par ailleurs). Les pétroliers y cherchaient du pétrole et du gaz conventionnels. Les résultats se sont avérés négatifs même si notre sous-sol recèle théorique- ment de bons pièges - avec des anticlinaux - où il est envisa- geable d’exploiter gaz ou pétro- le par forage “traditionnel” sans avoir recours au processus de fracturation artificielle (N.D.L.R. : technique utilisée pour aller chercher le gaz de schiste). Càd : Vous ne parlez donc pas de gaz de schiste alors que les politiques (Europe Écolo- gie-Les Verts ou le P.S.) sont montés au créneau en dénon- çant ce processus aux consé- quences catastrophiques sur l’environnement. Ont-ils crié au loup trop vite ? V.B. : Je ne dénigre pas les prises de position des politiques, leur vigilance est légitime mais atten- tion à ne pas faire l’amalgame entre ce qui est envisagé en

Ardèche et ce qui peut se faire dans le Jura. La géologie est dif- férente. Ici, il y a potentielle- ment du gaz et du pétrole conventionnels plus faciles et moins chers à exploiter que les non-conventionnels. C’est la cible

d’exploration-production des hydrocarbures (B.E.P.H.). Dans le bulletin de septembre 2010, le permis de Pontarlier était écrit noir sur blanc. Càd : Pourquoi les compa- gnies pétrolières reviennent-elles à la charge trente ans après avoir exploré notre sous-sol ? sol se sont beaucoup amélio- rés depuis l’époque des premières explorations dans le Haut-Doubs. Avec un baril à 115 dollars et les problématiques géopolitiques actuelles, le moindre gisement suscite de l’intérêt. Càd : Des milliers de barils pourraient être alors pro- duits. À quelle profondeur faut-il forer ? V.B. : Ce ne sera jamais de gros gisements, même s’il y a un potentiel entre 1 500 et 2 500 mètres de profondeur. Càd : Combien de pétroliers sont intéressés par notre sous- sol ? V.B. : Trois compagnies prin- cipales se partagent les per- mis attribués sur le massif du Jura (France et Suisse). Celtique V.B. : Les moyens de connaissance du sous-

prioritaire des pros- pections annoncées par les pétroliers. Le potentiel gaz de schistes est beaucoup plus incertain dans le massif jurassien,

“Un forage n’est jamais sans conséquences.”

même si le socle du massif pour- rait contenir quelques gisements. Càd : L’exploitation de gaz ou de pétrole conventionnels a-t-elle des conséquences éco- logiques plus faibles ? V.B. : Un forage n’est jamais sans conséquences environne- mentales et je ne dis pas que c’est mieux ou moins bien : je demande juste que l’on donne à la population toutes les infor- mations… Je n’ai aucun conflit d’intérêt, je ne travaille pas pour les pétroliers ! Càd : Justement, on a l’impression que ces infor- mations sont secrètes ! V.B. : Elles ne sont pas secrètes, mais il faut aller les chercher, c’est vrai. Je vous invite à vous rendre sur le site du bureau

Entre 1934 et 1936, le sous-sol de Sainte-Colombe avait été exploré. Le pétrole n’a pas coulé à flot.

Mais je suis réaliste quant à la durée nécessaire à cet aban- don. Tant que l’on reste dans le conventionnel, avec les contrôles environnementaux en vigueur en France, pourquoi pas. Càd : À quoi ressemblerait le Haut-Doubs si l’exploitation était autorisée ? Un nouveau Koweït ? V.B. : L’exploitation n’est pas pour aujourd’hui. Si l’exploration

s’avère positive, alors l’État devra autoriser ou non l’exploitation. Mais le Koweït certainement pas ! Cela fait 40 ans que l’on exploite du pétrole en Alsace ou en Aquitaine avec des instal- lations discrètes et a priori sans préjudice majeur pour l’environnement. Restons tou- tefois vigilants, les techniques pétrolières évoluent et sont de plus en plus offensives ! Propos recueillis par E.Ch.

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