journal d'une transition
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Et puis, Ramalingam est pris dans son problème personnel affectif et ne saisit ni le sens ni la nécessité d’être « plus grand que l’expérience » et d’apprendre à se donner ; il est si troublé que je ne puis plus guère compter sur lui dans le travail… Et d’autres malentendus s’égrènent tout au long de la journée… Plusieurs des membres de l’équipe de la Chambre seront absents dans les semaines qui viennent, et on ne voit pas comment organiser le service… Peut-être tout cela se présente parce qu’on doit apprendre à s’en remettre directement à la Force et Sa loi, alors que nous faisons tous écran avec nos bonnes comme avec nos mauvaises volontés… Emotionnellement, c’est bien et utile de voir cela ; mais est-ce la vraie vérité ? Je ne sais pas… … Jaïraman vient me trouver, pour se défaire près de moi de cette violence désespérée qui le mine, attisée cette fois par une remarque publique de Silvio qui l’a intensément blessé… … Et puis c’est la visite inattendue d’Himal : il vient avec un profond besoin de comprendre, après qu’il ait fondu en larmes près de Matrimandir ; il me parle de tout ce que les Auroviliens qu’il fréquente, avec lesquels il vit et grandit, sentent et disent de ce qui se passe à Matrimandir – que ça va trop vite, que ce n’est plus « leur » Matrimandir, que nous avons pris le pouvoir sur le processus qui leur est dû et que nous ne respectons pas la loi de la communauté en allant ainsi de l’avant « coûte que coûte »… Nous parlons longtemps… C’est un bel être, mais il a été soumis à des influences lourdes et sans flamme… Je ne sais pas si je Te sers, si nous Te servons. Seule Tu peux le dire… D’un point de vue simplement ordinaire et humain, il me semble que notre orientation est beaucoup plus inconfortable qu’un choix qui serait dicté par l’ambition ou l’intérêt égoïste – de l’ego… Mais il y a évidemment beaucoup de nettoyage à faire… ! *19-5-1993, Auroville : Les malentendus repoussent comme de mauvaises herbes… Par deux fois aujourd’hui Arjun et moi devons nous rendre au poste de police ; Arjun se met en avant pour me garantir. A la seconde fois, la plus longue, John H, Su et Subramaniam sont également présents, pour le vol qui a eu lieu dans la maison de Su… Tous les ressentiments sont en jeu, avec vengeance, pour avoir ma tête : il y a le fait que j’essaie d’établir une éthique pour l’accès à la Chambre qui soit libre de ces « privilèges » sociaux, alors que la « coutume » exige l’opposé ; il y a le fait que je donne mon amitié et mon affection à nos gars sans me soucier des conséquences ; et l’influence des divers conflits en Auroville… Arjun fait un beau travail d’amadouement, et John H impétueusement prend ma défense, et j’éprouve tant d’affection pour eux, et d’émotion envers cette solidarité qui nous lie… En même temps, j’ai cette tristesse : j’ai beau me réduire et me limiter, j’ai beau renoncer et laisser se dissoudre, mes mouvements continuent de déranger et de provoquer des remous… Je ne le souhaite pas : je ne souhaite pas attirer l’attention, ni déranger ; je ne crois pas que j’ai quoi que ce soit à montrer… Et pourtant, même si, intellectuellement, je deviens de plus en plus « idiot » et incapable, même si je me laisse, du point de vue de la conscience, annuler ou disparaître pour simplement pouvoir assurer une continuité dans un quotidien de travail auprès d’êtres qui sont mentalement peu développés, chacun de mes gestes semble porter malgré tout une charge qui dérange…
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